Site officiel du festival Premières, jeunes metteurs en scène européens,
Badisches Staatstheater Karlsruhe / Maillon / TNS

Credits : Poste 4 / Développlan

18 avril 2013

PAS DE DEUX

Novo, Avril / Juin 2013
Si François et Angela ne sont présentement pas les meilleurs amis du monde, les projets culturels tentent plus que jamais de rapprocher les deux côtés du Rhin.

Mais demander au public de traverser les frontières n’est pas toujours aisé… La preuve avec deux festivals qui se jouent des frontières : Premières et Perspectives.

Rien que ce trimestre, on compte trois festivals de théâtre à cheval sur les frontières : Passages s’étend de Nancy au Luxembourg, Perspectives de Sarrebruck à Metz, Premières migre de Strasbourg à Karlsruhe. Difficile, semble-t-il, d’envisager un projet culturel d’envergure sans prendre en considération ses voisins. D’autant que les budgets européens sont encore bien dodus là où la France traverse une période de vaches maigres, et que les collectivités allemandes, suisses et luxembourgeoises sont encore en mesure de débloquer des fonds. Et même si l’article paru dans la Croix le 10 mars suggérait que chercher du public de l’autre côté n’est pas une mince affaire, il semble aujourd’hui indispensable de passer la frontière pour y chercher des spectateurs, des financements… et des propositions artistiques.

Le festival Perspectives est précurseur en la matière. Il y a 35 ans, il invitait le théâtre français à Sarrebruck. Après moult mutations, il s’impose aujourd’hui comme LE festival franco-allemand, porté à parts égales par la ville de Sarrebruck, le Land de Sarre et le département de la Moselle. Sa programmation mêle danse, théâtre et cirque, les spectacles en langue allemande sont surtitrés en français et vice-versa. Il draine un public fidèle qui passe la frontière sans trop de difficultés. Selon sa directrice, Sylvie Hamard, «quand (il) présente un spectacle en Allemagne, 40% du public est français.» Premières, festival des jeunes metteurs en scène européens porté par Le-Maillon et le Théâtre National de Strasbourg, en est quant à lui à sa 6e édition. Programmé par Barbara Engelhardt, une Allemande installée en France, il s’est attaché à «la recherche de nouvelles formes d’écritures dramatiques liées à une génération» et est rapidement devenu un événement dans la région. Pour la première fois, il se délocalise à Karlsruhe, à 1h de route de Strasbourg, en partenariat avec le Badisches Staatstheater, nouveau troisième larron dans l’affaire.

Si l’idée de changer de décor pour aller au spectacle est clairement séduisante, elle s’accompagne néanmoins d’un surcoût non négligeable. Bernard Fleury, directeur du Maillon, chiffre les dépenses de surtitrage (tous les spectacles de Premières seront surtitrés en français et en allemand) et de communication bilingue du festival à 50 000€. Et les financements pour ces dépenses supplémentaires sont difficiles à obtenir. La machine Interreg, programme européen pour les projets transfrontaliers, est un maelstrom administrative qui a englouti plus d’un projet. Sylvie Hamard, qui a obtenu en partenariat avec Le Carreau, scène nationale de Forbach, un financement Interreg pour travailler à l’année à la circulation des publics entre les deux pays, le déclare sans ambages: les dossiers sont tellement lourds à monter que si c’était à refaire, elle ne le referait pas…

Mais pour Premières, l’enjeu est majeur. Comme l’explique Olivier Chabrillange, chargé de la programmation au TNS, il s’agit de pérenniser le festival. Annulé il y a deux ans pour des raisons budgétaires, la part artistique est cette année entièrement prise en charge par les Allemands. Autrement dit, sans son nouveau partenaire, Premières serait remise en question sous sa forme actuelle… Cette coopération permet en échange au Badisches Staatstheater, énorme structure à l’allemande qui produit des spectacles de théâtre, de danse et d’opéra, d’attirer un public plus jeune et plus urbain, d’intégrer un festival de jeune création européenne et de proposer un mélange «un peu plus à jour», selon les termes de Jan Linders, directeur du théâtre dans la maison. En France, on a les idées mais toujours pas de pétrole… Ne reste plus qu’à espérer que le public de Karlsruhe va adhérer au concept, et celui de Strasbourg se déplacer… Si l’on avale aisément les kilomètres pour une exposition, prendre la route le soir pour aller au spectacle est une autre affaire. Surtout lorsqu’il est en langue étrangère, et même s’il est surtitré. La barrière de la langue n’est pas tombée, et le théâtre est encore à la traine derrière la danse, y compris pour le public de Perspectives, pourtant rode à l’exercice. Qui a cherché un train pour Karlsruhe ou Fribourg connaît sa peine… Le transport est le nerf de la guerre, et «la mobilité transfrontalière eu enjeu majeur», qui dépasse de loin le seul champ de la culture, rappelle Jan Linders. Comme Perspectives, Premières mettra en place des bus gratuits… pour cette année et la suivante, lorsque le public de Karlsruhe sera invite à Strasbourg. Dans l’espoir, bien évidemment, qu’ils y reviendront en dehors du festival, et pourquoi pas pour aller au Maillon et au TNS. C’est sûr, affirme Jan Linders, «ce sera compliqué à chaque fois». Mais le jeu en vaut la chandelle. Qui, en dehors de ces projets-là, ménage de véritables espaces de rencontre aux frontières? Peut-être pourrait-on, à cet égard, leur simplifier la tâche…

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