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Credits : Poste 4 / Développlan

6 juin 2015

LES FLEURS SENTENT MAUVAIS

Le metteur en scène géorgien Data Tavadze propose un travail sur la dimension politique du chœur

Comment parler du deuil? C'est la question centrale de la mise en scène de Data Tavadze. Elle y est posée encore et encore : dans le pays natal du metteur en scène, de nombreuses plaies sont toujours ouvertes. Depuis des dizaines d'années, les interventions militaires s'enchaînent, comme par exemple en 2008, lors des tensions entre la Géorgie et la Russie autour des régions séparatistes de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie. Depuis, des milliers de soldats russes tiennent la région sous contrôle. Tavadzesmêle des récits documentaires sur la souffrance et les morts qui ont secoué son propre environnement à l'histoire des TROYENNES d'Euripide. La pièce antique est une longue lamentation : après la guerre de Troie, les troyennes pleurent leurs enfants et maris. Même après la bataille, les souffrances ne cessent pas. Des enfants sont sacrifiés, et les femmes sont livrées aux Grecs.

Le chœur des femmes est le thème central de la représentation. On n'y parle pas en chœur, mais les cinq actrices apparaîssent comme une entité, un collectif. Leurs costumes ressemblent à ceux que l'on peut voir sur un cliché jauni de l'époque soviétique. Elles sourient au public, mais leurs sourires sonnent faux et dès les premières phrase, on peut entendre : “Les fleurs sentent mauvais”. Le sourire cache un deuil qui, plus tard, éclatera au grand jour. L'esthétique claire et minimaliste de Tavadze fait ressentir ce deuil de manière directe et intense. Les regards percutants des actrices rencontrent ceux des spectateurs de manière insistante ; dans le chœur, ils se rencontrent avec douceur. Lorsqu'elles s'accompagnent mutuellement dans la mort, avec beaucoup de douceur, la pièce devient tragiquement choquante. Couchées au sol, les femmes continuent à nous regarder de leurs yeux ouverts. Pourquoi les hommes sont-ils les seuls à devenir des héros par leur mort ?

De manière surprenante, le texte est très fictionnel, mais les ruptures esthétiques telles que la lumière claire de la scène, qui contraste avec le caractère sombre du deuil, empêchent le spectateur de se laisser totalement emporter par l'histoire. Ces ruptures font référence à la réalité hors de la scène. Dans son essai „Droge Faust Parsifal“, Einar Schleef rendait la dissolution du chœur responsable d'un certain appauvrissement du théâtre. Selon lui, cette dissolution détruit le rapport entre le destin de l'individu et le destin collectif. “Chaque personnage est renvoyé à ses propres souffrances et libéré de sa responsabilité par rapport aux autres.” La force de la mise en scène de Data Tavadze est de rétablir ce rapport et de rendre au théâtre la dimension politique perdue du deuil.

Maxi Zahn traduction: Marie Gutbub

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