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Badisches Staatstheater Karlsruhe / Maillon / TNS

Credits : Poste 4 / Développlan

6 juin 2015

SUPPRIMER DE LA DETTE

Le collectif OS'O et le metteur en scène David Czesienski parcourent de nombreux textes et formats.

Brutal. Ici un corps, là deux. Ils gisent sur des tapis, le sang s'écoule de leurs tempes, gicle de leurs fronts, une tête coupée tourne sur un gramophone. À l'arrière plan, un homme est cloué à une croix, non loin de lui, un autre est allongé à côté d'une boîte à pharmacie ouverte. La brume tombe, musique se répand à travers la pièce. Une lumière gris-bleu luit. Ici, dans ce salon rustique où trône une tête de cerf, la mort a grondé. Derrière, dans les profondeurs de la scène, quelques tables sont alignées. C'est la première image de la mise en scène de TIMON/TITUS, créée par le metteur en scène allemand David Czesienski et le collectif français OS'O. La représentation commence dans une atmosphère incroyable.

L'image, malgré sa cruauté, est magnifique. Tous sont morts et un survivant se fraye un chemin entre les corps. Est-il le meurtrier ? Des basses entraînantes se mettent en marche, il se tient au bord de la scène : silence, puis « Bonsoir, Guten Abend ». Le chaos derrière lui s'illumine, les six comédiens et comédiennes s'installent à leur bureau, essuient le sang. Le septième, Tom Linton, salue aimablement le public, change l'ambiance en un instant et parle, détendu. Il s'exprime au sujet de la dette et de la culpabilité, explique que le mot « guilt » vient de l'allemand « Geld », qui signifie « argent ». Celui qui doit de l'argent est aussi coupable ou devrait au moins se sentir coupable. Linton dit que les comédiens doivent une pièce aux spectateurs qui ont, après tout, payé pour voir le spectacle. Et qu'ils leur doivent TIMON D'ATHENES et TITUS ANDRONICUS, puisque le nom du spectacle le promet. Il ne pourra peut-être pas leur rembourser sa dette. Linton anticipe les déclarations et les questions de la pièce. Peut-on distinguer la dette morale de la dette financière ? Que se passe-t-il si l'on n'est pas en mesure de rembourser la totalité de sa dette morale ? Doit-on vraiment la régler ? La culpabilité et les dettes sont des piliers de notre structure sociale, car la dette ne peut pas toujours être réglée comptant, comme substitut d'un échange. Cet échange a pour résultat la structure sociale. Le contrat intergénérationnel est basé sur ce genre d'échanges. C'est un début énergique, les attentes sont habilement rompues, on balance constamment entre le frisson et l'humour. L'obscurité esquive la légèreté avec laquelle les comédiens catapultent à tour de rôle un résumé de la pièce TITUS de Shakespeare au public. Ils continuent leur discussions sur les dettes, allument chacun leur tour leurs lampes de bureau en un clignotement furieux.

Une grand partie du texte fait référence à l'essai « Dette : 5000 ans d'Histoire », dans lequel l'anthropologue et anarchiste David Graeber analyse la signification historique des dettes. Ses hypothèses claquent les unes après les autres, très rapidement on ne suit plus. Et puis tout à coup, il y a à nouveau une rupture : de temps à autre, on perd le fil. Une famille se réunit à la suite du décès du père. Ils doivent ouvrir le testament, deux enfants illégitimes sont invités. L'histoire tente d'unifier dans la figure du père des aspects de TIMON D'ATHENES et TITUS ANDRONICUS. Le résultat est un jeu de chambre qui finit en une tragédie prévisible.

À cause de l'héritage, les membres de la familles se poignardent, s'étranglent et s'empoisonnent : un bain de sang est présenté en trois variations. Entre-temps se glissent d'autres discussions collectives par lesquelles le collectif OS'O et David Czesienski tentent de montrer qu'ils ont bien compris le livre de Graeber. Mais le choix du groupe de se référencer à une montagne de textes de deux pièces de Shakespeare n'est pas justifié. Les références à Shakespeare ne sont délivrées que sous la forme de citations, l'approche ironique du texte empêche aux spectateurs de se plonger dans l'histoire.

La fin est meilleure. La tragédie familiale se transforme en une farce aux apparitions rapides et aux morts-éclairs, aux corps dissimulés, aux malentendus et aux enfantillages libérateurs. Soudain, il semble se profiler une idée et les comédiens sont au meilleur de leur forme. Pour finir, ils reviennent au bord de la scène et avouent qu'ils n'ont pas été en mesure de rembourser leur dette, mais que ce n'était pas là leur projet. Une suppression de la dette, donc.

Maxi Zahn traduction : Camille Chanel

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