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Credits : Poste 4 / Développlan

5 juin 2015

MOURIR POUR REMBOURSER

TIMON/TITUS DE DAVID CZESIENSKI : L’HOMME PEUT-IL S’ACQUITTER DE SA DETTE ENVERS SES PARENTS?

« Donnez moi le poignard, vous allez voir mes fils, votre mère se venger de sa propre main », dit Tamora. Reine des Goths, elle s’oppose à Titus, général romain qui a fait assassiner un de ses fils pour venger le sien. Titus, une des premières tragédies de Shakespeare, est une succession de coups de poignards, de mains coupées et de langues arrachées ordonnée et justifiée par les liens du sang et les lois de la cité. Une situation née d’une série d’événements en cascade : Titus fait tuer le fils de Tamora et pour effacer cette dette de corps, cette dernière fait violer et arracher la langue de Lavinia, fille de Titus, engendrant une série de vengeances. Une fois les familles de Tamora et Titus décimées, les survivants de la pièce se poignardent autour d’un festin de chair humaine, celle des fils de Tamora, orchestré par Titus, qui mourra lui-même après avoir poignardé sa propre fille.

Le mot dette vient du latin debere, qui signifie devoir en français ou Schuld en allemand, et désigne l’idée de culpabilité : celui qui a des dettes est coupable, mais comment s’acquitter de ces dettes de corps que nous avons envers nos parents ? C’est leur sang qui coule en nous, et au moment de leur mort, l’argent qu’ils ont gagné nous revient, ce qui fait de nous leurs créanciers. C’est une des questions que se posent le collectif O’SO et le metteur en scène David Czesienski par la création de TIMON/TITUS. Mêlant des citations, des situations et des personnages de TIMON D’ATHENES et de TITUS ANDRONICUS, la pièce fait se réunir une fratrie après la mort du père pour ouvrir son testament et discuter de l’héritage. Réunion familiale à laquelle s’invitent deux enfants cachés du père et qui finira mal, comme il est de coutume lors de réunions familiales. Comme l’affirme et l’explique David Graeber dans son bestseller DETTE : 5000 ANS D’HISTOIRE, dont David Czesienski s’inspire pour fonder et appuyer sa réflexion, l’argent et la dette mènent souvent à la violence. Pourtant, toujours selon Graeber, la dette structure nos économies et façonne les liens sociaux. Elle est même garante de la morale et distingue le bien du mal.

S’il s’agit de s’interroger sur la dette de corps et d’argent, on peut se demander pourquoi Le marchand de Venise, comédie de Shakespeare qui combine justement ces deux aspects, n’a pas également servi de source à TIMON/TITUS : parfait exemple de ce questionnement, le marchand Antonio y a la possibilité de rembourser sa dette monétaire contre une livre de sa chair. Est-ce parce que les questions mises en scènes et abordées lors de cette réunion familiale sont déjà posées dans les pièces Titus et Timon ? Parce que leur cadre, c’est-à-dire la famille pour l’une, la cité pour l’autre, en permet la mise en perspective dans le contexte actuel ?

Sommes-nous obligés de payer nos dettes ? Devons nous vraiment quelque chose à ceux qui nous ont mis au monde ? Si oui, que leur devons-nous et comment s’en acquitter ? Dans Titus, Shakespeare pose la mort comme réponse et solution. La mort permet de rembourser une dette, mais penser qu’elle l’annule est un leurre : elle ne fait que la déplacer, la porter sur un autre, les frères ou les sœurs restants en l’occurence. La tragédie TIMON D’ATHENES illustre les liens que la dette engendre dans une société, mais aussi le déliement et l’isolement auxquels elle conduit inexorablement. Comme dans Titus, des convives s’y retrouvent réunis autour d’un banquet. Il n’y a au menu ni sang, ni chair humaine, mais de l’eau bouillante et des pierres : voilà comment Timon prend congé de ceux à qui il n’a fait que donner tout au long de sa vie, et qui, le sachant démuni, refusent de l’aider en retour. « Timon est mal en point vraiment ! Vous l’avez dit. Et tout va mal pour qui a perdu son crédit ».

Ayant perdu confiance en l’humanité, Timon d’Athènes se retire dans la forêt pour y mener une vie de misanthrope. Il ne semble pourtant pas s’être retiré loin : s’il ne veut y voir personne, tous s’invitent et tentent de lui dérober les restes de son trésor jusqu’à ce qu’il mette fin à ses jours.

L’homme est pris dès sa naissance dans les filets de cette dette. Les pièces TIMON et TITUS n’y présentent aucun échappatoire concret, sinon la mort. La solution proposée par David Graeber, l’annulation pure et simple de la dette, est insatisfaisante. On ne peut qu’espérer que TIMON/TITUS proposera des solutions moins utopiques à ce problème.

Camille Chanel

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