Site officiel du festival Premières, jeunes metteurs en scène européens,
Badisches Staatstheater Karlsruhe / Maillon / TNS

Credits : Poste 4 / Développlan

4 juin 2015

JOURNAL 1: ARRIVÉE

CENTRE DE GRAVITATION

Gris était le ciel lorsque je suis sortie de la gare à Karlsruhe. Tristes les gouttes de pluie qui me tombaient sur la tête, hébétée celle qui écrit ces quelques lignes, ne sachant trop dans quelle direction aller, manquant à chaque pas de se faire renverser par un deux-roues non motorisé. Pourtant, à peine le Rhin traversé, les règles allemandes, telles de vieilles compagnes, me revinrent. Au rouge tu ne traverseras point, et ces fers intérieurs qui me clouent à l’asphalte contrastent avec le désordre apparent de la ville inconnue.

Il était quatorze heures le premier juin, en cette journée d’automne, et comme si le monde ne tournait plus rond, déjà si tôt, des hommes en bleu déambulaient dans les rues, une bouteille de bière à la main. C’est vrai, il y avait foot ce soir, Hambourg gagnera alors qu’elle devait perdre. Des trainées roses au sol me conduisirent à destination : le point culminant. Dans les années 70, une soucoupe volante grise semble s’être écrasée sur Karlsruhe, en plein centre-ville, ou ce qui du moins pour moi allait devenir mon centre de gravitation.

Une soucoupe volante donc, qui arrachait à Karlsruhe sa légère ressemblance avec Copenhague et ses bâtisses pastels. Cet étrange bâtiment, je l’appris le lendemain, était le centre névralgique de la ville, que dis-je, du Land de Bade : le théâtre. En attendant, et encore ignorante de cette information, je traversai la ville jusqu’au château et fis demi-tour. Il était en effet grand temps de rencontrer ou de revoir mes collègues autour d’une bière pour discuter, disait-on, en réalité, et nous le savions tous, il s’agissait d’un prétexte pour regarder le foot.

Nous fîmes donc semblant de rigoler à nos blagues de théâtreux jusqu’à ce que le soleil, se décidant à devenir festivalier, ne sorte de sa cachette pour nous ravir de ses rayons exquis. La terre entama sa deuxième rotation sur elle-même sans encombre : les hommes en bleu ne portaient plus de bleu mais étaient, déjà en matinée, fidèles à leur breuvage. Je mis enfin les pieds dans la soucoupe volante, ô splendide maison où nous nous répartîmes, sans dispute, le travail. Puis nous assistâmes des premières loges à un spectacle en trois syllabes, KAR GI DA, beaucoup moins réjouissant : si seulement cela ne pouvait être que du théâtre. Mais il était de notre devoir, parce que nous ne sommes après tout que des touristes en voyage, de connaître le off de la ville. Glacée et horrifiée, je me réchauffai le cœur à une terrasse ensoleillée, quoiqu’une nouvelle de dernière minute allait bien vite assombrir ma soirée .

Joseph Blatter, metteur en scène avant-gardiste dont j’ignorais jusqu’à ce jour l’existence, décidait de quitter la direction de son théâtre zurichois en raison d’accusations mensongères. Ils sont pourtant peu nombreux ceux qui parviennent à remplir un théâtre aussi grand qu’un stade de foot, et il sera de notre devoir – voilà, j’ai trouvé ma vocation – de lui rendre hommage en écrivant une pièce dans laquelle il interprétera son propre rôle. Une reconversion pour lui, un grand pas dans l’histoire du théâtre pour nous, un théâtre populaire, un vrai !

Camille Chanel

blog comments powered by Disqus