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Credits : Poste 4 / Développlan

4 juin 2015

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DU MALENTENDU A L’HOMME RÉVOLTÉ : REDÉCOUVRIR ALBERT CAMUS.

Quand on évoque les œuvres de grands penseurs du vingtième siècle tels que Sartre ou Camus, une question revient toujours. Leurs écrits et leurs pensées sont-ils encore actuels au début du vingt-et-unième siècle? Alors que les œuvres du premier, notamment théâtrales, semblent désormais être considérées comme dépassées, le second semble aujourd’hui revenir sur le devant de la scène. En témoigne, par exemple, le choix de Nikolaus Habjan, de mettre en scène l’une des grandes pièces de Camus,

LE MALENTENDU, c’est l’histoire d’un fils prodigue, Jan. Parti à l’étranger pour faire fortune, il revient parmi les siens sans les informer de son retour, et ce contre l’avis de sa compagne, qui désapprouve ce jeu. Un jeu dangereux, car les siens cachent eux aussi un lourd secret : tenancières d’une auberge, sa mère et sa soeur tuent dans leur sommeil les voyageurs qui séjournent chez elles. LE MALENTENDU est une tragédie moderne, intemporelle, qui questionne des thèmes universels tels que le meurtre, la solitude, le jeu, l’absurde, l’amour familial ou encore le voyage.

De par son caractère intemporel, cette pièce est de ces œuvres dont la mise en scène peut présenter aujourd’hui encore un intérêt certain. Elle n’est pourtant pas actuelle dans le sens où elle serait pertinente dans le cadre de la société du début du vingt-et-unième siècle, posant des questions politiques, sociales ou encore philosophiques spécifiques à notre temps : LE MALENTENDU est une pièce universelle, à l’image des tragédies grecques ou de la Bible dont l’histoire du fils prodigue est inspirée.

Ce sont d’autres écrits de Camus, notamment ses essais, qui posent contrairement au MALENTENDU des questions particulièrement pertinentes pour la société du vingt-et-unième siècle. L’Homme révolté en est un excellent exemple. Camus est-il actuel sur le plan politique en ce début du vingt-et-unième siècle? L’Homme révolté, écrit sur fond de problématiques intimement liées au communisme, est-il intéressant sur le plan politique pour notre société?

Certes, de prime abord, le contexte et les idées elles-mêmes de L’Homme révolté sont loin d’encourager à de telles affirmations. L’Homme révolté est un essai qui, comme son nom l’indique, traite de l’idée de révolte : Camus y analyse diverses théories, telles que celles d’Épicure, Sade, Rousseau ou encore celle des surréalistes. Il va de soi que L’Homme révolté ayant été publié en 1951, une analyse de l’idée de révolution marxiste est de mise – une idée dont Camus, opposé à l’idée de prises de pouvoir violentes et de surcroît peu convaincu par les régimes communistes, est loin de faire l’apologue. À la doctrine marxiste, Camus reproche notamment la déculpabilisation de l’homme quant à la violence révolutionnaire, dont le danger est de se faire, une fois le pouvoir renversé, violence légale.

Et c’est là que L’Homme révolté est plus actuel que jamais. Non pas dans les détails, dans les débats à propos des doctrines contemporaines à Camus, mais dans cette question centrale de la violence révolutionnaire. La violence est-elle, dans un contexte de révolte, justifiée? Et après la violence, que faire? Existe-t-il vraiment une chance qu’une révolution ne se termine pas dans la dictature, la contre-révolution ou encore le nihilisme?

Dans le contexte actuel, alors que l’ex-président égyptien Mohamed Morsi vient d’être condamné à mort, alors que l’été dernier, la révolte des parapluies grondait à Hong-Kong, alors qu’aujourd’hui, aux États-Unis, une partie de la population descend dans la rue en réaction aux actes racistes de la police, alors que la passivité règne dans de nombreux pays malgré un mécontentement certain par rapport à de nombreux régimes, mêmes démocratiques, la question mérite d’être posée, et examinée de plus près. Il ne s’agit pas de partager ou non les idées de Camus : il est peut-être temps de repenser la révolution.

Marie Gutbub

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